Histoire des fouilles de Haḍḍa
Introduction
Haḍḍa (en pachto : هډه) est l'un des complexes monastiques bouddhiques les plus importants du monde antique. Situé à environ huit kilomètres au sud de Jalālābād, dans la province du Nangarhār en Afghanistan, ce site archéologique s'étend sur une zone d'environ un kilomètre carré, parsemée de collines artificielles, les tapa, qui dissimulent les vestiges de monastères, de stūpas et de chapelles.
Selon le pèlerin chinois Fǎxiǎn (法顯), qui visita la région entre 399 et 414 de notre ère, Haḍḍa abritait plus de vingt monastères et environ trois mille moines. Le site était un centre majeur de vénération des reliques du Bouddha, notamment un os crânien (uṣṇīṣa) conservé dans un reliquaire d'or et de pierres précieuses.
L'histoire des fouilles de Haḍḍa s'étend sur près de deux siècles, marquée par des découvertes exceptionnelles, des interventions archéologiques pionnières et, tragiquement, par des destructions massives. Cet article retrace les étapes majeures de cette histoire, des premières explorations du XIXe siècle aux efforts de sauvegarde numérique du XXIe siècle.
Les témoins antiques : Fǎxiǎn et Xuánzàng
Les premières descriptions écrites de Haḍḍa nous viennent de deux pèlerins bouddhistes chinois. Fǎxiǎn (法顯), parti de Cháng'ān en 399, traversa l'Asie centrale et le Gandhāra pour atteindre l'Inde. Dans son Fóguó jì (佛國記, Mémoire sur les royaumes bouddhiques), il décrit Nagarahāra (l'ancien nom de la région de Jalālābād) comme un lieu de pèlerinage majeur, abritant des reliques du Bouddha, un os crânien, un bâton et la robe du Bouddha, vénérées dans des édifices ornés d'or et de lapis-lazuli.
Deux siècles plus tard, Xuánzàng (玄奘) visita la région en 629-630, lors de son grand voyage vers l'Inde. Dans ses Mémoires sur les contrées occidentales (大唐西域記, Dà Táng Xīyù Jì), il confirme l'importance religieuse de Nagarahāra et mentionne un stūpa contenant l'os crânien du Bouddha, autour duquel s'articulait un complexe monastique florissant. Il note que plusieurs monastères étaient déjà en déclin, préfigurant le lent abandon qui allait s'accentuer avec la progression de l'islam dans la région aux VIIIe–IXe siècles.
Ces témoignages anciens ont joué un rôle déterminant pour les archéologues européens du XIXe et XXe siècles, qui s'en servirent comme guides pour localiser les sites.
Charles Masson (1832–1838)
La première exploration archéologique de Haḍḍa est l'œuvre de Charles Masson (de son vrai nom James Lewis, 1800–1853), un déserteur de l'armée de la Compagnie britannique des Indes orientales reconverti en explorateur et numismate. Entre 1832 et 1838, Masson parcourut la plaine de Jalālābād et ouvrit au moins quatorze stūpas à Haḍḍa et dans ses environs.
Masson n'était pas un archéologue au sens moderne du terme, ses méthodes étaient rudimentaires et destructrices, mais ses trouvailles furent remarquables. Il découvrit des monnaies gréco-bactriennes, indo-scythes, kouchanes et même romaines, témoignant des connexions commerciales et culturelles de la région. Il mit également au jour des reliquaires, des sculptures et des inscriptions en kharoṣṭhī. Ses collections furent envoyées au British Museum et à la East India Company, où elles constituent encore aujourd'hui une source précieuse pour les numismates et les historiens du Gandhāra.
Masson publia ses observations dans Narrative of Various Journeys in Balochistan, Afghanistan, and the Panjab (1842), une œuvre qui attira l'attention des savants européens sur la richesse archéologique de l'Afghanistan.
Jules Barthoux et la DAFA (1926–1928)
L'étape la plus importante de l'archéologie de Haḍḍa débute en 1922 avec la création de la Délégation Archéologique Française en Afghanistan (DAFA), fondée par Alfred Foucher dans le cadre d'un accord bilatéral entre la France et l'Afghanistan du roi Amānullāh. La DAFA bénéficiait d'un monopole exclusif sur les fouilles archéologiques dans le pays, un privilège qui dura jusqu'en 1952.
C'est Jules Barthoux (1881–1930), géologue et archéologue, qui dirigea les fouilles de Haḍḍa entre 1926 et 1928. En trois campagnes intensives, Barthoux fouilla huit monastères, parmi lesquels Tapa Kalān, le plus vaste, Tapa-i Kafāriha, Bāgh Gaï et Pratēs.
Les résultats furent spectaculaires : environ 15 000 artefacts furent exhumés, principalement des sculptures en stuc, en argile crue et en schiste, représentant des bouddhas, des bodhisattvas, des divinités et des personnages séculiers. Parmi les pièces les plus célèbres figure le « Génie aux fleurs » (HADB 69), un jeune serviteur portant un plateau de fleurs, devenu l'une des icônes de l'art du Gandhāra.
Barthoux publia deux volumes fondamentaux : Les fouilles de Haḍḍa, vol. I : Stūpas et sites (1933) et le vol. III : Figures et figurines (1930), qui demeurent des références incontournables. Un troisième volume consacré aux « Têtes » ne fut jamais publié de son vivant. La grande majorité des artefacts furent déposés au Musée de Kaboul, où ils formèrent le cœur de la collection gandhārienne de l'Afghanistan.
L'Institut Afghan d'Archéologie (1965–1973)
Après la fin du monopole français en 1952, une nouvelle ère s'ouvrit pour l'archéologie afghane. En 1965, Ṣabāḥuddīn Mostamandī (Kushkaki), archéologue afghan formé en France, entreprit les premières fouilles afghanes à Haḍḍa, sur le site de Tapa-e Shotor (« la colline du chameau »). Ces fouilles pionnières marquèrent l'émergence d'une archéologie nationale en Afghanistan.
En 1966, l'Institut Afghan d'Archéologie (AIA) fut officiellement créé, et Mostamandī poursuivit ses travaux jusqu'en 1973. Il mit au jour des niveaux stratigraphiques importants et des décors en stuc d'une grande finesse, démontrant que Tapa-e Shotor recelait encore des trésors inexploités.
Zemaryālaï Tarzī et Tapa-e Shotor (1974–1976)
La période la plus féconde des fouilles afghanes à Haḍḍa est celle dirigée par le professeur Zemaryālaï Tarzī, archéologue afghan formé à l'Université de Strasbourg. Entre 1974 et 1976, Tarzī mena trois campagnes de fouilles systématiques à Tapa-e Shotor, révélant un ensemble exceptionnel de décors sculptés in situ.
La découverte la plus spectaculaire fut celle de la Niche XIII du stūpa principal, abritant le célèbre « Bouddha aux serpents », une représentation du Bouddha en méditation, protégé par un nāga à sept têtes, entouré de personnages ascétiques d'un réalisme saisissant. Cette composition, mêlant influences hellénistiques et traditions locales, est considérée comme un chef-d'œuvre absolu de l'art de Haḍḍa.
Une autre découverte majeure fut celle de la Niche V2, contenant un remarquable Héraklès-Vajrapāṇi, un personnage hybride associant l'iconographie du héros grec Héraklès (massue, peau de lion) à celle du protecteur bouddhique Vajrapāṇi. Cette figure illustre de manière éclatante le syncrétisme gréco-bouddhique qui caractérise l'art du Gandhāra.
Tarzī mit également au jour des peintures murales polychromes, rares pour le site, ainsi que des inscriptions en kharoṣṭhī. Ses travaux démontrèrent que le stuc de Haḍḍa constituait un chaînon manquant entre la sculpture hellénistique en pierre du Gandhāra et les traditions en terre et en stuc de l'Asie centrale et de l'Inde.
Destructions et pillages (1979–2001)
L'invasion soviétique de décembre 1979 mit brutalement fin à toute activité archéologique à Haḍḍa. Les combats entre l'armée soviétique et les moudjahidines ravagèrent la plaine de Jalālābād. Le site de Haḍḍa, situé dans une zone de combat, subit des dommages considérables. Des tranchées furent creusées à travers les vestiges archéologiques, des stūpas furent utilisés comme positions de tir et des bombardements détruisirent des structures entières.
Après le retrait soviétique (1989), la guerre civile qui s'ensuivit fut encore plus dévastatrice pour le patrimoine. Les pillages systématiques se multiplièrent, alimentant le marché noir des antiquités. Des sculptures entières furent arrachées de leur contexte et vendues à des collectionneurs et des marchands d'art à Peshawar, à Londres et en Suisse.
En 1992, la Niche V2 de Tapa-e Shotor, qui contenait l'Héraklès-Vajrapāṇi découvert par Tarzī, fut dynamitée par des pillards. Cette destruction délibérée d'un contexte archéologique unique constitue l'une des pertes les plus douloureuses pour l'histoire de l'art du Gandhāra.
Le coup de grâce fut porté en mars 2001, lorsque le régime taliban ordonna la destruction systématique de toutes les « idoles » présentes au Musée national de Kaboul. Plus de 7 600 fragments de sculptures provenant principalement de Haḍḍa furent méthodiquement brisés à coups de marteau. Parmi les pièces détruites figuraient des chefs-d'œuvre uniques de l'art gréco-bouddhique, dont certains dataient des Ier–Ve siècles de notre ère. Cette destruction culturelle planifiée, survenue quelques jours avant le dynamitage des Bouddhas de Bāmiyān, suscita une condamnation internationale unanime.
Sauvegarder la mémoire
Face à l'ampleur des destructions, la communauté internationale et les chercheurs se sont mobilisés pour préserver la mémoire de Haḍḍa par tous les moyens disponibles.
L'UNESCO a inscrit les travaux de sauvegarde de Haḍḍa dans son programme de protection du patrimoine afghan. La Society for the Preservation of Afghanistan's Cultural Heritage (SPACH), fondée à Islamabad, a contribué à la documentation et à la protection des collections rescapées.
En 2006, la publication du catalogue Tissot, Catalogue of the National Museum of Afghanistan, 1931–1985 par Francine Tissot, a fourni un inventaire photographique systématique de la collection gandhārienne du Musée de Kaboul telle qu'elle existait avant les destructions. Cet ouvrage est devenu un outil de référence irremplaçable pour identifier les pièces perdues et celles qui ont survécu.
Le projet ISAC (Interactive Encyclopaedia on the History of Science, Art and Culture) de l'Université de Chicago et le programme Gandhāra Connections de l'Université d'Oxford ont intégré des données sur Haḍḍa dans des bases de données numériques accessibles à la communauté scientifique internationale.
C'est dans cette dynamique de sauvegarde numérique que s'inscrit le projet HADB (Hadda Archaeological Database). En rassemblant dans une base de données structurée l'ensemble des informations disponibles, photographies, descriptions, localisations, publications, le projet HADB vise à reconstituer virtuellement une collection largement détruite et à la rendre accessible aux chercheurs, aux étudiants et au public.
L'enjeu est considérable : sans ces efforts de numérisation et de catalogage, une part majeure de l'histoire artistique et religieuse du Gandhāra risquerait de sombrer dans l'oubli. Les technologies numériques offrent aujourd'hui la possibilité non seulement de préserver ce qui reste, mais aussi de reconnecter des fragments dispersés dans les musées et les collections du monde entier, redonnant ainsi cohérence et visibilité à un patrimoine fracturé par l'histoire.