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Histoire des fouilles de Haḍḍa

HADB
15/02/2026
9 min de lecture

Introduction

Haḍḍa (en pachto : هډه) est l'un des complexes monastiques bouddhiques les plus importants du monde antique. Situé à environ douze kilomètres au sud de Jalālābād, dans la province du Nangarhār en Afghanistan, ce site archéologique s'étend sur une zone d'environ un kilomètre carré, parsemée de collines artificielles, les tepe, qui dissimulent les vestiges de monastères, de stūpas et de chapelles.

Carte de situation de Hadda
Carte de situation de Haḍḍa, province du Nangarhār, Afghanistan

Selon le pèlerin chinois Xuánzàng (玄奘), qui visita la région en 629-630 de notre ère, Nagarahāra, l'ancien nom de la région de Jalālābād, abritait un stūpa contenant l'os crânien du Bouddha (uṣṇīṣa), autour duquel s'était développé un complexe monastique florissant. Haḍḍa comptait ainsi parmi les grands centres de vénération des reliques du Bouddha du monde bouddhique ancien.

Plan général de Hadda
Plan général du site de Haḍḍa montrant les principaux monastères fouillés

L'histoire des fouilles de Haḍḍa s'étend sur près de deux siècles, marquée par des découvertes exceptionnelles, des interventions archéologiques pionnières et, tragiquement, par des destructions massives. Cet article retrace les étapes majeures de cette histoire, des premières explorations du XIXe siècle aux efforts de sauvegarde numérique du XXIe siècle.

Les témoins antiques : Fǎxiǎn, Sòngyún et Xuánzàng

Les premières descriptions écrites de Haḍḍa nous viennent de deux pèlerins bouddhistes chinois. Fǎxiǎn (法顯), parti de Cháng'ān en 399, traversa l'Asie centrale et le Gandhāra pour atteindre l'Inde. Dans son Fóguó jì (佛國記, Mémoire sur les royaumes bouddhiques), il décrit Nagarahāra (l'ancien nom de la région de Jalālābād) comme un lieu de pèlerinage majeur, abritant des reliques du Bouddha, un os crânien, un bâton et la robe du Bouddha, vénérées dans des édifices ornés d'or et de lapis-lazuli.

Un peu plus d'un siècle plus tard, vers 520 de notre ère, Sòngyún (宋雲), envoyé de la cour des Wei du Nord parti en quête de textes bouddhiques, traversa le Gandhāra en compagnie du moine Huìshēng. Son témoignage atteste la vitalité persistante des sanctuaires bouddhiques de la région, alors passée sous la domination des Hephtalites.

Un siècle plus tard, Xuánzàng (玄奘) visita la région en 629-630, lors de son grand voyage vers l'Inde. Dans ses Mémoires sur les contrées occidentales (大唐西域記, Dà Táng Xīyù Jì), il confirme l'importance religieuse de Nagarahāra et mentionne un stūpa contenant l'os crânien du Bouddha, autour duquel s'articulait un complexe monastique florissant. Le culte des reliques, avec les donations qu'il attirait, participa à l'enrichissement des monastères et à leurs agrandissements successifs. Il note que plusieurs monastères étaient déjà en déclin, préfigurant le lent abandon qui allait s'accentuer avec la progression de l'islam dans la région aux VIIIe–IXe siècles.

Ces témoignages anciens ont joué un rôle déterminant pour les archéologues européens du XIXe et XXe siècles, qui s'en servirent comme guides pour localiser les sites.

Charles Masson (1832–1838)

La première exploration archéologique de Haḍḍa est l'œuvre de Charles Masson (de son vrai nom James Lewis, 1800–1853), un déserteur de l'armée de la Compagnie britannique des Indes orientales reconverti en explorateur et numismate. Entre 1832 et 1838, Masson parcourut la plaine de Jalālābād et ouvrit au moins quatorze stūpas à Haḍḍa et dans ses environs.

Masson n'était pas un archéologue au sens moderne du terme, ses méthodes étaient rudimentaires et destructrices, mais ses trouvailles furent remarquables. Il découvrit des monnaies gréco-bactriennes, indo-scythes, kouchanes et même romaines, témoignant des connexions commerciales et culturelles de la région. Il mit également au jour des reliquaires, des sculptures et des inscriptions en kharoṣṭhī. Ses collections furent envoyées au British Museum et à la East India Company, où elles constituent encore aujourd'hui une source précieuse pour les numismates et les historiens du Gandhāra.

Masson publia le résultat de ses explorations dans « A Memoir on the Buildings Called Topes » (1841), paru dans l'Ariana Antiqua de H. H. Wilson (p. 55-117), un ouvrage qui attira l'attention des savants européens sur la richesse archéologique de l'Afghanistan.

William Simpson (1878-1879)

Quatre décennies plus tard, William Simpson (1823-1899), artiste écossais et correspondant de guerre de l'Illustrated London News, profita de la seconde guerre anglo-afghane pour explorer les vestiges bouddhiques de la plaine de Jalālābād. En 1878-1879, il fouilla le stūpa d'Ahin Posh et documenta de nombreux tertres et grottes autour de Jalālābād, publiant ses observations dans « Buddhist Remains in the Jellalabad Valley » (Indian Antiquary, 1879), puis « Buddhist Caves of Afghanistan » (Journal of the Royal Asiatic Society, 1882). Ses dessins et relevés constituent un jalon précieux entre les sondages de Masson et les fouilles scientifiques du XXe siècle.

Jules Barthoux et la DAFA (1926–1928)

Fouilles de Jules Barthoux à Hadda
Les fouilles de Jules Barthoux à Haḍḍa (1926-1928), photographie d'époque

L'étape la plus importante de l'archéologie de Haḍḍa débute en 1922 avec la création de la Délégation Archéologique Française en Afghanistan (DAFA), fondée par Alfred Foucher dans le cadre d'un accord bilatéral entre la France et l'Afghanistan du roi Amānullāh. La DAFA bénéficiait d'un monopole exclusif sur les fouilles archéologiques dans le pays, un privilège qui dura jusqu'en 1952.

C'est Jules Barthoux (1881–1930), géologue et archéologue, qui dirigea les fouilles de Haḍḍa entre 1926 et 1928. En trois campagnes intensives, Barthoux fouilla huit monastères, parmi lesquels Tapa Kalān, le plus vaste, Tapa-i Kafāriha, Bāgh Gaï et Pratēs.

Plan de Tapa Kalan par Barthoux
Plan du monastère de Tapa Kalān, le plus grand site fouillé par Barthoux

Les résultats furent spectaculaires : environ 15 000 artefacts furent exhumés, principalement des sculptures en stuc, en argile crue et en schiste, représentant des bouddhas, des bodhisattvas, des divinités et des personnages séculiers. Parmi les pièces les plus célèbres figure le « Génie aux fleurs » (HADB 472), une divinité secondaire au visage enfantin et doux brandissant une fleur, devenu l'une des icônes de l'art de Haḍḍa.

Barthoux publia deux volumes fondamentaux : Les fouilles de Haḍḍa, vol. I : Stūpas et sites (1933) et le vol. III : Figures et figurines (1930), qui demeurent des références incontournables. Un troisième volume consacré aux « Têtes » ne fut jamais publié de son vivant. Les trouvailles furent partagées en deux moitiés : l'une resta au Musée de Kaboul, où elle forma le cœur de la collection gandhārienne de l'Afghanistan, l'autre rejoignit le musée Guimet à Paris.

L'Institut Afghan d'Archéologie (1965–1973)

Après la fin du monopole français en 1952, une nouvelle ère s'ouvrit pour l'archéologie afghane. En 1965, Shaïbaï Mostamindi, archéologue afghan formé en France, entreprit les premières fouilles afghanes à Haḍḍa, sur le site de Tapa-e Shotor (« la colline du chameau »). Ces fouilles pionnières marquèrent l'émergence d'une archéologie nationale en Afghanistan.

En 1966, l'Institut Afghan d'Archéologie (AIA) fut officiellement créé, et Mostamindi poursuivit ses travaux jusqu'en 1973. Il mit au jour des niveaux stratigraphiques importants et des décors en stuc d'une grande finesse, démontrant que Tapa-e Shotor recelait encore des trésors inexploités. La découverte la plus spectaculaire fut celle de la Niche XIII du stūpa principal, la célèbre « Niche aux Naga », qui représente la visite du Bouddha à un roi nāga dans un environnement aquatique. La composition de la scène « en profondeur » demeure à ce jour une découverte unique dans nos régions. Mêlant influences hellénistiques et traditions locales, elle est considérée comme un chef-d'œuvre absolu de l'art de Haḍḍa.

Zémaryalaï Tarzi et Tapa-e Shotor (1974–1976)

La période la plus féconde des fouilles afghanes à Haḍḍa est celle dirigée par le professeur Zémaryalaï Tarzi, archéologue afghan formé à l'Université de Strasbourg. Entre 1974 et 1976, Tarzi mena trois campagnes de fouilles systématiques à Tapa-e Shotor, révélant un ensemble exceptionnel de décors sculptés in situ.

Panneau du Stupa 29, Tapa-e Shotor
Panneau décoratif du Stūpa 29 à Tapa-e Shotor, fouilles Tarzi

La découverte majeure fut celle des niches V1, V2 et V3, peuplées de personnages bouddhiques modelés en argile. La Niche V2 contenait un remarquable Héraklès-Vajrapāṇi, un personnage hybride associant l'iconographie du héros grec Héraklès (massue, peau de lion) à celle du protecteur bouddhique Vajrapāṇi. Cette figure illustre de manière éclatante le syncrétisme gréco-bouddhique qui caractérise l'art du Gandhāra. Dans le même ensemble, une Hāritī aux traits de la déesse grecque Tychè et un Vajrapāṇi aux traits d'Alexandre le Grand incarnent encore ce dialogue entre le monde grec et le bouddhisme.

Tarzi mit également au jour des peintures murales polychromes, rares pour le site, notamment le décor peint de la grotte A, ainsi que des inscriptions en kharoṣṭhī. Ses travaux démontrèrent que le stuc de Haḍḍa constituait un chaînon manquant entre la sculpture hellénistique en pierre du Gandhāra et les traditions en terre et en stuc de l'Asie centrale et de l'Inde.

Destructions et pillages (1979–2001)

Destruction de Tapa-e Shotor
Tapa-e Shotor après les destructions, les niches sculptées ont été systématiquement détruites

L'invasion soviétique de décembre 1979 mit brutalement fin à toute activité archéologique à Haḍḍa. Les combats entre l'armée soviétique et les moudjahidines ravagèrent la plaine de Jalālābād. Le site de Haḍḍa, situé dans une zone de combat, subit des dommages considérables. Des tranchées furent creusées à travers les vestiges archéologiques, des stūpas furent utilisés comme positions de tir et des bombardements détruisirent des structures entières.

Après le retrait soviétique (1989), la guerre civile qui s'ensuivit fut encore plus dévastatrice pour le patrimoine. Les pillages systématiques se multiplièrent, alimentant le marché noir des antiquités. Des sculptures entières furent arrachées de leur contexte et vendues à des collectionneurs et des marchands d'art à Peshawar, à Londres et en Suisse.

Ruines de Tapa Kalan
Tapa Kalān en ruines, les vestiges du plus grand monastère de Haḍḍa après des décennies de destructions

En 1992, la Niche V2 de Tapa-e Shotor, qui contenait l'Héraklès-Vajrapāṇi découvert par Tarzi, fut détruite et brûlée. Cette destruction délibérée d'un contexte archéologique unique constitue l'une des pertes les plus douloureuses pour l'histoire de l'art du Gandhāra.

Site en ruines de Hadda
Vue du site de Haḍḍa montrant l'ampleur des destructions

Le coup de grâce fut porté en mars 2001, lorsque le régime taliban ordonna la destruction systématique de toutes les « idoles » présentes au Musée national de Kaboul. Plus de 7 600 fragments de sculptures provenant principalement de Haḍḍa furent méthodiquement brisés à coups de marteau. Parmi les pièces détruites figuraient des chefs-d'œuvre uniques de l'art gréco-bouddhique, dont certains dataient des Ier–Ve siècles de notre ère. Cette destruction culturelle planifiée, survenue quelques jours avant le dynamitage des Bouddhas de Bāmiyān, suscita une condamnation internationale unanime.

Sauvegarder la mémoire

Face à l'ampleur des destructions, la communauté internationale et les chercheurs se sont mobilisés pour préserver la mémoire de Haḍḍa par tous les moyens disponibles.

En 2006, la publication du catalogue Tissot, Catalogue of the National Museum of Afghanistan, 1931–1985 par Francine Tissot, a fourni un inventaire photographique systématique de la collection gandhārienne du Musée de Kaboul telle qu'elle existait avant les destructions. Cet ouvrage est devenu un outil de référence irremplaçable pour identifier les pièces perdues et celles qui ont survécu.

L'Institute for the Study of Ancient Cultures (ISAC) de l'Université de Chicago documente, en partenariat avec le Musée national d'Afghanistan, les sculptures de Haḍḍa dans le cadre du NMA-ISAC Haḍḍa Sculptural Project, intégrant les données sur Haḍḍa dans des ressources numériques accessibles à la communauté scientifique internationale.

Les recherches sur Haḍḍa se poursuivent aujourd'hui également au sein du Digital Gandhara Project du Harvard FAS CAMLab, auquel participe notre équipe. Un projet pilote consacré à la reconstruction numérique du monastère de Tapa-e Shotor a été présenté à la conférence internationale de l'EASAA en 2024, et l'installation immersive « Hadda » est présentée à partir de 2026 au Cleveland Museum of Art dans le cadre du programme Sacred Sites Revisited.

Plan actualisé de Tapa Kalan
Plan actualisé de Tapa Kalān (2025), la documentation numérique permet de préserver et de compléter les relevés archéologiques

C'est dans cette dynamique de sauvegarde numérique que s'inscrit le projet HADB (Hadda Archaeological Database). En rassemblant dans une base de données structurée l'ensemble des informations disponibles, photographies, descriptions, localisations, publications, le projet HADB vise à reconstituer virtuellement une collection largement détruite et à la rendre accessible aux chercheurs, aux étudiants et au public.

L'enjeu est considérable : sans ces efforts de numérisation et de catalogage, une part majeure de l'histoire artistique et religieuse du Gandhāra risquerait de sombrer dans l'oubli. Les technologies numériques offrent aujourd'hui la possibilité non seulement de préserver ce qui reste, mais aussi de reconnecter des fragments dispersés dans les musées et les collections du monde entier, redonnant ainsi cohérence et visibilité à un patrimoine fracturé par l'histoire.